AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | .
 

 Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Dim 13 Mai - 0:28





FIRST IMPACT

Cracovie - Janvier 1962


On est jamais vraiment préparé quand ça vous tombe dessus. Un malaise étrange qui finit à l'hôpital.

J'ai quinze ans, je suis sur scène avec mon groupe dans ce hangar miteux. On fait des reprises bancales des Spectres, des Beatles et des premiers Black Sabbath devant une trentaine de personnes. Puis soudain, trou noir. Qui a éteint la lumière ? Le néon blafard du plafond de l'ambulance et le cri strident de la sirène. Un mec moustachu aux joues creuses qui est penché sur moi. Il gueule et tape sur la paroi qui le sépare du conducteur.

"Accélère! Il convulse !"

Je me réveille dans une chambre blanche, dans un lit métallique blanc, des draps blancs, attaché avec des sangles blanches. Je gueule. J'ai peur. Je ne comprends rien. J'étais sur scène avec Zagiel. J'ai dû faire un bad trip et je suis en train de descendre, de rêver...

Un type entre dans la chambre, saisit mon poignet et prend mon pouls. Je lui demande ce que je fous-là. Il me regarde avec une sorte de défiance.

" Le Professeur va passer vous voir."

Je m'en fous, moi de ce professeur. Je veux retourner sur scène avec Zagiel. Un type en blouse blanche entre suivi de mes parents. Ma mère pleure, mon père a la même expression que mon grand père paternel quand il me regarde.

Je réitère ma question.

"Qu'est-ce que je fais ici ?"

Le type en blanc consulte des feuilles et répond d'une voix étrangement calme.

"Vous avez fait un malaise sur scène. Nous avons procédé à un examen clinique. Vous avez pris un stupéfiant ? "

Je lui ferais bien fermer sa gueule, en voyant la mine éplorée de mes parents, mais je suis attaché. En plus il a vu juste.

" J'ai fumé un peu d'opium. Pour me détendre avant de jouer. J'avais la migraine."

" On va attendre que vous évacuiez la drogue et ensuite on vous mettra sous traitement."

Mon père hoche lentement la tête, l'air lugubre. Ma mère pleure en silence, puis elle prend ma main sanglée au lit entre la sienne et la serre.

" C'est pour ton bien, Jaro."

Ils déconnent les mecs. J'ai juste pris un peu d'opium parce que j'avais mal à la tête quelques heures avant d'entrer sur scène. C'est pas vraiment mon trip, mais ça soulage parfois. Ça m'arrive de plus en plus souvent. J'articule faiblement.

" J'ai juste fumé un peu. Mais si vous avez un traitement pour le mal de tête, je suis preneur."

Mon père fait une tête bizarre. Puis finalement, il prend maman par le bras et la force à lâcher ma main pour l'entrainer hors de la chambre.

" Vous ne vous rappelez pas, Monsieur Malkovitch ?"

" De quoi devrais-je me rappeler ?"

" Ce qui s'est passé dans l'ambulance et dans le couloir des urgences."

Je tente de me souvenir mais tout est noir et brillant, comme des flash, des éclairs éblouissants. Le mal de tête.

" J'avais mal à la tête ..."

Le type se penche au dessus de moi tout en gardant une certaine distance. Il écarte les paupières de mon œil droit et braque une petite torche dessus puis fait de même avec le gauche.

" Vous avez eu deux crises de démence. Une dans l'ambulance. Et une dans le couloir des admissions."

Il ausculte mon rythme cardiaque avec son stéthoscope.

" Vous pensez que c'est ce que j'ai fumé ?"

"Possible mais ça m'étonnerait. Je n'ai jamais vu un patient sous opium mordre la joue à un ambulancier et arracher la moitié du lobe de l'oreille à un infirmier."

Je dois avoir mal compris. Mais cela explique les sangles. Je dois faire un cauchemar ...

" Comment c'est possible ? "

" Vous étiez enragé et vous êtes pas spécialement gringalet. Le temps qu'on vous maîtrise ... le mal était fait."

Je n'ai aucun souvenir, hormis, les lumières vives qui me vrillent la rétine.

***

Voilà un mois que je suis ici. Enfin c'est ce que me dit Nikkie, ma sœur, qui est venue me rendre visite. Elle a deux ans de moins que moi. C'est ma fan des premières heures. Elle chuchote.

" Tu tiens le coup ? Ils pensent que t'es cintré."

Elle s'approche de moi et se penche pour déposer un bisou sur ma joue. Au même moment, le médecin et ma mère entrent dans la chambre.

"Nikkie ! Recule !" s'écrit-elle

" Ce n'est pas prudent, Miss." Ajoute mon médecin. " Votre frère a des réactions imprévisibles."

Ce connard, je lui pèterai bien la gueule, si je pouvais. Jamais je ne ferais de mal à ma petite sœur. Elle le sait. Il continue à parler avec ma Maman comme si je n'étais pas là. Nikkie me sourit à travers ses larmes. Les imbéciles ! Ils lui ont fait peur !

"Les crises sont de plus en plus violentes, fréquentes. C'est pourquoi nous voulons essayer un nouveau traitement. Il faut que votre mari nous donne l'autorisation. Nous allons envoyer des décharges ... Humm, petite, est-ce que tu pourrais aller chercher un café à ta maman à la cafétéria ? "

Nikkie secoue la tête négativement. Je l'encourage. Au moins ce gros connard est sensible au fait que ma sœur doive être préservée. Il remonte d'un cran dans mon estime.

" Vas-y Nikkie! Maman en a besoin."

J'ai le sentiment que ce qui va suivre sera moche, très moche. Je n'ai pas envie que Nikkie entende la sentence. Maman chuchote avec le médecin. Je perçois des bribes. Pourquoi faut-il toujours qu'ils parlent de moi devant moi comme si j'étais un meuble ?

"... comprends pas ... étudiant brillant ... université l'année prochaine ... ses professeurs ... "

Ahh, voilà que Mère lui explique ma scolarité. Quelque part, j'ai le sentiment que cela ne va pas plaider en ma faveur. Mais le Professeur hoche la tête comme s'il était frappé par une évidence.

"  Vraiment ? ... à quinze ans  ? ... explique certaines choses ... perception hors normes ... sentiment de rejet ... inadaptation sociale et affective..."

Le professeur se tourne enfin vers moi pour prendre encore mon pouls. A croire qu'il a peur que mon cœur sorte hors de ma poitrine.

" Il faudra qu'on lui rase les cheveux pour poser les électrodes ..."

" Est-ce vraiment nécessaire ? "

" Voyez le comme une seconde naissance pour votre fils !  Nous allons en faire un autre homme !"

" Nous l'aimons tel qu'il est. Nous voulons juste qu'il guérisse. Il est mon aîné.  Ses cheveux, ils repousseront ? "

Je secoue la tête en fixant ma mère du regard. Un regard qui la supplie "Ne les laisse pas faire."Peut-être qu'elle ne les laissera pas faire. Cela briserait le cœur de son père. Le fier cavalier Magyar.



©️️ Billy Lighter



Dernière édition par Ross Venor Malko le Dim 27 Mai - 11:32, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Dim 13 Mai - 17:44






SECOND IMPACT

Cracovie - Septembre 1962




Mes cheveux commencent à repousser. Un mois seulement que je suis sorti de cet enfer. Je hais ma gueule dans le miroir. Mes cheveux repoussent, beaucoup plus noirs qu'avant. Maman dit qu'ils ont perdu les reflets roux du côté paternel et révèlent mon ascendance maternelle. Donc ça c'est plutôt cool à mes yeux. Maman est Hongroise. J'ai toujours eu plus d’affinités avec sa famille qu'avec celle de mon père. Ce qui me met en rage d'ailleurs, c'est d'avoir perdu mes cheveux longs, pas leur changement de couleur.

Ma sœur essaie de me faire relativiser en me disant qu'ils vont repousser et qu'ils seront encore plus beaux. N'empêche que j'ai une gueule de hérisson noir pour entrer à la fac. Comme si j'avais besoin de ça en plus. Comme si je n'étais déjà pas assez "à part" de tous ces étudiants. Je hais déjà cette université avant même d'y avoir mis les pieds. Heureusement j'ai repris la musique avec mes amis d'enfance. J'ai plus que jamais de l'inspiration à revendre pour Zagiel. D'ailleurs, seul point positif de la fac, je me suis inscrit aux  cours de musique optionnels en plus de l'Histoire et des Arts.

Depuis que je suis revenu de la "Clinique" j'ai retrouvé l'inspiration et c'est comme si je voulais rattraper le retard accumulé durant ces sept mois. Selon les médecins, le traitement  a porté ses fruits et l'aspect paranoïaque a été évacué de ma pathologie. Le trouble dissociatif aussi, ce qui fait que je ne serais plus jamais agressif avec quiconque à cause des hallucinations ... C'est vrai qu'elles ont diminué puis disparu. Enfin, il parait. Parce que moi je ne m'en souviens jamais. On ne sait pas pourquoi j'ai eu ces soudaines crises de démence, juste après ma perte de connaissance. Je n'avais jamais été quelqu'un d'agressif avant. J'étais plutôt introverti.

J'ai fini de préparer mes affaires pour demain donc je projette de jouer un peu. Maman est dans le salon, au piano. J'entends les notes qui montent à l'étage. Je prends ma basse et je rejoue les notes qui s'égrainent sous ses doigts, dans l'autre pièce. Je reprends la mélodie, la transpose dans un autre octave. Y'a un truc qui cloche. Je pose ma basse et sort de ma chambre. Je remonte le flux musical dans le couloir, puis dévale les escaliers, toujours à contre courant du flux sonore. Ma mère fait une fausse note. C'est à peine croyable car c'est une bonne pianiste.

Je fais irruption dans le salon et me plante derrière son dos, lisant par dessus son épaule la partition de la Nocturne de Chopin qu'elle joue. Mes yeux vont de la partition à ses doigts sur le clavier. Elle ne fait aucune erreur. Pourtant il y a une harmonie incomplète. J'attends la fin de la pièce puis j'applaudis discrètement ma mère avant de m'asseoir à côté d'elle et de dire laconiquement.

- Le do dièse devrait être en dessous d'un petit quart.

Maman me regarde, ses jolis sourcils arqués.

-  Tu crois ? Otto est venu le mois dernier.

Otto est l'accordeur qui entretient notre piano depuis toujours.

- Peut-être mais là ce n'est plus bon.

***

Le lendemain est arrivé et il est devenu aujourd'hui. Me voilà dans les murs de cette antique Akademia Muzyczna. Je sais que je n'y ferai que le premier cycle car ensuite elle est spécialisé en dans les sciences et technologies qui ne sont pas vraiment ma prédilection. Il me faudra partir à Varsovie pour continuer l'Histoire en même temps que la Musique .

Les locaux sont magnifiques, mes professeurs pragmatiques mais sympathique. Les camarades de cours ne sont pas si terrifiants. Finalement même si je suis plus jeune qu'eux, comme je suis grand en taille et que j'ai la voix grave, ils n'ont absolument pas remarqué que je suis encre loin de la majorité que la plupart d'entre eux a dépassé d'un ou deux ans. Tant mieux. Leur rhétorique est très juvénile, obligeant les professeurs à reformuler certaines phrases, mais j'aime écouter les cours et poser des questions. Finalement ça se passe plutôt bien.

Les filles sont plus mûres et beaucoup plus intéressantes que l'année dernière où elles ricanaient bêtement en me regardant. Là elles sont venues spontanément me parler et me proposer de prendre un verre après les cours. Et quand j'ai dit que je faisais de la musique, surtout du rock'n'roll, elles n'ont pas trouvé ça débile comme les filles de ma classe l'année dernière. Au contraire, elles ont dit qu'elles seraient contentes de m'entendre jouer avec les copains. Ce qui me gêne un peu, c'est d'avouer que mes amis sont seulement en dernière année de Gymnasium.

Pour le moment, la dispense de mes années de Lycée ne se fait pas sentir dans la compréhension que j'ai des cours. Mais ce n'est que le début. Peut-être que les lacunes vont émerger dans l'année. Je traverse le rez de chaussée et m’apprête à monter directement faire mes devoirs. Plus vite je les aurais faits plus vite je pourrais jouer et composer. Maman m'interpelle du salon.

- Jaro ! Tu es rentré ! Lave toi les mains avant de goûter !

J'arrive jusqu'au salon. Elle est au piano et un homme que j’identifie comme étant Otto est penché au dessus de la table d'harmonie.

- Bonjour Otto ! Maman je n'ai pas faim, mais je vais me laver les mains avant de faire mon travail.

- Bonjour monsieur Jaroslaw. Il parait que le piano donne mal le do dièse.

Je pose mon sac et hoche la tête  en entrant tandis que Maman joue le début de la Nocturne. Il lui fait signe de s'arrêter à un moment.  Et je grimace .


- C'est là, hein ?  


Je hoche encore la tête.


- Vous diriez de combien ?


- Même pas un quart de ton trop haut. Mais l'harmonie n'y est pas...

Otto demande à Maman de lui céder sa place au clavier. Il prend la corde avec sa clef et place le diapason. Il m'invite à le rejoindre d'un signe de la main et je m’assois à côté de lui.

- Faites moi l'accord majeur Monsieur, s'il vous plait. Remontez la gamme chromatique.

Je m'exécute et hoche négativement la tête. Il tourne la clef délicatement et me demande de recommencer encore et encore. A un moment, je fais oui de la tête et reprends la phrase musicale dans son entier.  Puis toute la Nocturne .Ça sonne enfin beau et clair, la mélodie s’écoulant comme une multitude de gouttes d'eau formant ensuite un filet harmonieux. Otto me fait un clin d’œil malicieux.

- On l'a eu !

Puis il se tourne vers ma mère.

- Vous avez déplacé le piano récemment ?

- Oui pour ôter le tapis afin de l'emmener au nettoyage.

- Ça a suffit pour dérégler cette corde. Monsieur fait des études de musique ?


- Il vient d'entrer à la Akademia Muzyczna. Mais il se destine à l'Histoire, puis à l'Académie Militaire. Pourquoi ?


- Vous devriez lui faire passer le concours d'entrée au Conservatoire. Votre fils a l'oreille absolue et peut-être même une mémoire eidétique. Il avait déjà joué cette Nocturne ?

Ma mère secoua la tête négativement.

- Non, j'ai acheté la partition il y a deux jours et je m'y suis exercée hier ...


- Il s'en souvenait. Quand il a joué il me regardait faire les réglages. Il ne lisait pas la partition ...

Maman se tourna vers moi:

- Comment as-tu fait ?

Je haussai les épaules.

- Je me souvenais des notes d'hier et je savais comment les refaire. Et puis j'avais vu la partition hier quand tu jouais.  

- Alors, si je te chante une chanson une fois , tu peux la rejouer  ... et même écrire les notes que tu as vues une fois.


- Oui. Je peux aussi écrire les notes que j'ai entendues une fois. Mais ça ne marche pas toujours si j'attends trop longtemps.






©️️ Billy Lighter

Revenir en haut Aller en bas
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Sam 19 Mai - 16:47






THIRD IMPACT

Cracovie - 1962~1965 -

Time to play, time to learn





Les cours, les examens s'enchaînent. Les mois passent. J'ai tenté un double cursus. C'est autorisé dans cette fac. Malgré un emploi du temps chargé, je parviens à faire face à la charge de travail ce qui laisse certains de mes professeurs pantois. Leur perplexité et leur agacement, parfois, pourrait ne pas être mon plus gros problème. Il n'a pas fallu un semestre pour que je sois soigneusement mis à l'écart par les leaders de ma promotion. Dans les faits, je m'en tape totalement. Ces mecs, je les comprends, c'est l'essentiel. S'ils ne me comprennent pas, c'est peut-être regrettable, mais je m'en accommode. Mon monde suffit à me nourrir. Je reste dans mon coin et je prends peu la parole. J'écoute, j'observe et j'analyse. Les cours me passionnent, la bibliothèque universitaire regorge de trésors. Elle est devenue mon refuge. J'apprends, je me nourris de tout ce qui m'entoure. Les cours de musique et d'improvisation sont un pur bonheur. Il y a quelques gars talentueux qui les suivent. Même s'ils me prennent pour un extra-terrestre, ils adhèrent à ma façon de vivre la musique. C'est elle qui créé un pont entre nos deux rives.

On a monté un groupe. Les filles viennent de plus en plus nombreuses assister à nos séances d'impro et de composition. Nous sommes quatre et chacun a son petit groupe de followers féminins. Bien entendu, je suis totalement mal à l'aise avec les filles. Je trouvais celle de mon âge très niaises l'année dernière au gymnasium, mais celles de la fac, charmantes avec moi, m'intimident et me font perdre mes moyens à tous les sens du terme. Je suis le seul puceau de la classe, mais ça ne s'impose pas comme une évidence étant donné que physiquement, on me donne facilement quatre ans de plus et qu'intellectuellement, je suis non identifiable. Il n'en reste pas moins qu'il y a un ou deux ans en arrière, j'avais encore un goûter qui m'attendait en rentrant à la maison les fins d'après-midis.

Mon expérience des femmes se résume alors à ma mère, ma petite sœur qui a deux ans de moins que moi, et ma grand mère qui est  une figure de maîtresse femme. Bref les femmes m'impressionnent du haut de mes déjà 1m90. Il me manque l'intermédiaire. Les filles du lycée ? Elles sont comment ? Je ne saurais jamais. Je suis déjà condamné à me mouvoir dans un corps d'homme alors que j'ai seize ans affectivement parlant, mais peut-être quarante intellectuellement. Je flippe et je les fais flipper. Physiquement, elles ont envie. Dès que j'ouvre ma gueule c'est la débâcle. Alors je m'habitue à fermer ma bouche dans l'intimité et à les laisser ouvrir la leur pour prendre les choses en main.

Mais je me mets à l'ouvrir de plus en plus en cours. Parce que là je gère. Les travaux pratiques de ma promo deviennent une attraction durant laquelle le prof essaie de rivaliser avec ce grand machin qui fait partie de ses élèves. Rhétorique, Histoire, Archéologie. Ces types en savent certainement bien plus que moi, même si je lis très vite, mais ils ne savent pas nous le communiquer. J'ai ce talent, ou  ce don inné, de captiver un auditoire en racontant. Sauf que raconter en parlant ne me suffit pas. Il manque quelque chose. Durant les cours magistraux, j'analyse la forme de l'intervention du professeur. Le fond, je le maîtrise déjà. Mais j'aime le rapport humain. C'est une chose de lire tous les livres d'un chercheur et maître de conférence, c'en est une autre de le rencontrer en personne et de l'entendre parler de son domaine. La plupart me déçoivent en ne délivrant que des exposés convenus et rigides. Les trois que je trouve passionnants deviennent rapidement plus que des professeurs pour moi et je deviens plus qu'un de leurs élèves pour eux. Leur protégé.

Le premier a l'âge de mon grand père et sera ma boussole durant ces trois années. Le second est une femme qui a le double de mon âge. Très vite, les échanges entre deux passionnés d'Histoire débouchent sur une histoire passionnelle. Forcément, cela prendra du temps et n'arrivera qu'en troisième année mais avant, nous nous serons tourné autour durant des mois. Enfin plutôt elle, parce que moi, je commence à montrer les signes de cette pathologie dormante qui va plomber ma vie affective. Le dernier sera un ami et l'est toujours. Professeur de socio-ethnologie, très doué et jeune. Il n'a que dix ans de plus que moi. Je vois en lui un ami, mais je prends conscience trop tard qu'il y a plus pour lui entre nous.

Le groupe prend de l'ampleur et commence à être connu en dehors des murs de l'université. Nous jouons dans de petites salles, voire des hangars en rase campagne. Nous sillonnons les routes dans la périphérie de Cracovie. Nous donnons des concerts clandestins et furtifs dans des ruines de châteaux ou d'églises. Déjà à l'époque l'imagerie est sombre, tranche avec le rock joyeux et sautillant qui emplit les ondes et les bacs des disquaires. La Beatlemania bat son plein. Je la regarde passer sans y adhérer totalement. J'en prends simplement ce qui m'inspire. Elle nous arrive un peu en décalé d'ailleurs, rideau de fer effect. Mais c'est clandestin donc c'est excitant, comme les drogues qui commencent à envahir les bas quartiers et défoncent les cerveaux. Je suis trop dans la passion créatrice pour y succomber, et trop absorbé par l'objectif que je me suis fixé : réussir mes examens pour gagner ma place à Varsovie. Offrir un meilleur tremplin à Zagiel en partant à l'assaut de la Capitale.

Fin de troisième année. Ma voix a définitivement mué en quelque chose qui fait fondre les filles et fait taire une salle entière. Grave et rocailleuse comme je le veux, elle sait à l'occasion grimper dans les aigus et clouer l'auditoire. Je ne maîtrise pas tout mon registre, loin de là. C'est brouillon, à l'arrache, amateur à souhait, mais elles sont déjà toutes là, mes voix. Je compose à la guitare et au piano, mais j'ai déjà passé la main aux autres membres sur scène et en studio, même s'il m'arrive de faire quelques prises pour remplacer un absent. Ma prédilection est restée à la basse que personne ne voulait prendre.  Nous avons notre petit succès local. J'obtiens mes deux diplômes et Varsovie me tend les bras. C'est l'heure des au revoir, et peut-être de quelques adieux. Après la remise des diplômes, nous nous retrouvons, mes trois mentors et moi, dans un bar du vieux quartier de Cracovie. Nous buvons plus que de raison, parlons du Wavel, de Krak, des légendes fondatrices. L'alcool aidant, nous chantons et dansons sur de vieux airs d'Elvis, oui on en est encore là à Cracovie en 1965. J'entonne quand même une composition faite pour Zagiel, ils plaisantent sur le fait que ma famille a du sang de dragon et je les menace de leur montrer mon cul s'ils font une blague à ce sujet. Ça choque (faussement) mon vieux professeur d'anthropologie, ça fait rougir (réellement) mon professeur d'Histoire qui est aussi mon amante depuis six mois, tous les deux riant de bon cœur. Mais Piotr ne rit pas. Il commande une bouteille de Sobieski et décide de lui faire un sort.

Étant donné qu'il est autant habitué à boire que moi à me confesser et qu'il pèse soixante dix kilos tout mouillé, nous le mettons en garde sur la descente raide de la vodka quand on aligne les verres. Je l'accompagne et je commence à oublier que je suis un ancien élève devant des professeurs. Bon en même temps, ils ont tout fait pour que je l'oublie. On boit, on porte des toasts et on rit.

- Alors le petit dragon est devenu grand. Et il va partir à l'assaut de la Capitale. lance Piotr un rien amer.

- Peter, arrête un peu. C'est pas si loin. Il reviendra nous voir. Temporise Fiona, ma maîtresse

- Qu'est ce qu'on en sait ? Il part pour l'école militaire je te rappelle. Les militaires ça se fait tuer. Et puis les casernes sont pleines d'hommes … virils . Ils vont tous lui sauter dessus, et il dira pas non.  Ergote mon professeur, mon confident, mon ami.

- Tu es jaloux ?  dis-je maladroitement avant de le regretter immédiatement.

- Peut-être bien, espèce de petit con !

- Les garçons, arrêtez ça. Et toi Piotr, tu devrais plutôt souhaiter bonne chance à Jaroslaw. L'école Militaire, il n'y restera pas longtemps ou alors il deviendra général. Proteste Andrej.

- Lucifer m'en garde ! Dis-je en descendant mon verre.

- Les mecs de ton groupe partent tous pour Warsaw ? Demande Piotr l'air sombre.

- Non, Dike et Stefan vont à Poznan. Répons-je avec une pointe de regret.

C'est la fin d'un époque, la fin de l'innocence, je le sens confusément. Cracovie est une ville magnifique et culturellement fourmillante de vie malgré la chape de plomb, mais Varsovie, c'est la porte vers l'inconnu et je n'ai que dix-huit ans. Même si je ne suis plus puceau, je reste quelqu'un de très naïf quand il s'agit de vices. Le pire est que j'en ai conscience mais que je me fais quand même manipuler. C'est comme ça que j'ai commencé à picoler. Et à mon âge, j'ai déjà une descente qui n'a rien à envier au poivrot du coin. Cracovie c'est le paradis comparé à ce qui m'attend. Ce qui est curieux, c'est que j'en ai conscience, avant que cela arrive. Comment je peux le savoir ?

- Ahh donc tu embarques Gunsen et Carol. Reprend Piotr avec amertume. Ils ont de la chance.

- A vous trois, vous allez conquérir la Capitale !
S'écrit Fiona pendue à mon bras. Je viendrais vous voir.

- On viendra tous te voir ! Renchérit Andrej, mon vieux professeur. Jaroslaw, on voulait te dire, tous les trois. Nous sommes fiers de toi  et c'était un plaisir d'avoir un éléve tel que toi, même si pas toujours facile mais …

- Jaros, j'ai demandé ma mutation à Varsovie et j'espère l'avoir. Il faut que je l'aie ! CoupE Piotr.

- Quoi ? Pourquoi ? …

- Comme ça je pourrais veiller sur toi et t'aider.

- Mais, Piotr, je  vais être majeur. Je peux me débrouiller seul. Arrête avec ça, t'es pas ma mère !

Un silence embarrassé s'installe.

- Ce que Piotr essaie de te dire, c'est qu'on s'inquiète tous pour toi et que lui il aimerait veiller sur toi . Parce qu'il tient à toi...


- Mais je sais que vous tenez à moi. Vous êtes mêmes les seuls de ce putain de campus ! Vous pourrez venir me voir. Mais Piotr, j'espère que tu n'auras pas ta mutation. Bon sang tu as toute ta famille ici !

- Toi aussi, Jaros !

- Oui, mais moi j'ai pas le choix, c'est la décision de mon grand père. Faut que je passe par l’École Militaire. Et après je pourrai faire ce que je veux ! Maîtrise d'Arts et d'Histoire. Le pied !

- C'est  cher payé Jaroslaw, tu en es conscient ? Il peut t'arriver tant de choses durant cette année. Et qu'est ce qui te garantit que ton grand père va te foutre la paix ensuite ?

- Rien ! Absolument rien ! Il rêve de me faire embrasser une carrière militaire, alors il doit être prêt à faire gonfler mes notes pour que je sois admis Aspirant à la fin de l'année prochaine.

- Bordel ! Éructe Piotr. Quel gâchis !

- Et doucement ! Mec, imagine que je trouve le moyen de pacifier le monde entier.
Plaisantai-je en riant.

- Ils ont pas le droit. Ton destin c'est de devenir prof d'Histoire ou conservateur de Musée, ou rock star. Pas militaire.


- Tous mes ancêtres le sont, mec. C'est la loi génétique.




©️️ Billy Lighter

Revenir en haut Aller en bas
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Lun 28 Mai - 0:46






FOURTH IMPACT





Varsovie - 1965~1967 -

La plume et l'épée




Contre toute  attente, l'École Militaire n'est pas une expérience foncièrement négative. J'y apprends l'organisation, et ma rigueur naturelle s'y plait. Mon amour des chevaux, hérité de mon grand père maternel peut s'y exprimer, puisque je suis affecté au 15e régiment de Uhlans de Poznań. Bien qu'il soit doté de blindés depuis l'après guerre, il conserve une cavalerie qui assure des missions de sécurisation des lieux publics et de parade les jours de fête nationale.

Le Colonel que je sers en qualité d'ordonnance, sans doute agréablement surpris de mes dispositions équestres, m'autorise à garder les cheveux à la mode Huszár, catogan relevé sous la casquette ou le casque. Je les porte à nouveau très longs après qu'on me les ai rasés à 15 ans. Ma stature fait honneur à l'uniforme, du plus simple au plus traditionnel. Je suis photographié par ma sœur, le jour du défilé de la fête de la Grande Pologne, en hussard ailé. La Cavalerie me plait, l'Armée ne me déplait pas en elle-même. Nous rendons service, nous sommes au service. Sauf quand nous servons des causes discutables.

Cela finit par me peser. Le point d'orgue de l'année est le Bal, qui couronne les admis en classe supérieure. Des chorégraphes sont appelés en renfort pour aider les militaires que nous sommes à parfaire nos qualités de cavalier sur une piste de danse. Je découvre l'autre sens du mot. C'est magique. Les musiques traditionnelles ou classiques me touchent tout autant que le metal brut de Zagiel qui me manque. Le musicien prend cette opportunité comme une bouffée d'oxygène.

J'achève mon année à l’École Militaire convaincu que je ne poursuivrais pas, même si je dois subir le désaveu de ma famille. Je fais honneur à ma cavalière qui devient une amie, mais ne m'émeut pas comme on pourrait s'y attendre, malgré sa beauté. Quel animal bizarre est compliqué suis-je donc ?

L'année de mes dix-neuf ans est extrême. Entré à l'Université de Varsovie en Histoire, linguistique et Histoire de l'Art, je dérange la sérénité de mes coreligionnaires et de mes professeurs en posant trop de questions, en discutant des règles et des choix que je pense discutables. J'initie des remises en questions que je pense profitables à la structure, je propose et questionne et jamais n'impose, mais j'ai peu de réponses hormis parmi les laissés pour compte parmi les étudiants.

J'ai repris la musique avec Zagiel, ou du moins ce qu'il en reste et qui a migré à Varsovie. Piotr a emménagé avec moi et nos débats d'idées occupent ce que mon groupe n'accapare pas de mon temps libre. Il a postulé comme assistant à la faculté de Sciences Humaines de Varsovie et je sais qu'il est largement surqualifié. Il a accepté ce poste, pour être avec moi. Je ne me sens pas mériter un tel sacrifice. J'ai un sentiment de vide émotionnel en moi. Comme une incapacité à rendre l'amour qu'on me donne.

Homme, femme, je ne me suis jamais posé la question avant. Je m'attache aux personnalités, j'ai du désir pour des gens. Pour le moment, je n'ai encore eu d'aventure qu'avec des femmes, alors pourquoi pas changer ? Peut-être que le problème est là.

En fait non, il n'est pas là. Le problème est en moi.

Zagiel se fait un nom. Nous recrutons deux nouveaux musiciens, puis trois. Nous voilà six. Nous faisons des concerts clandestins dont le lieu est communiqué toujours quelques heures avant aux fans. Parce que c'est bien entendu considéré comme de la propagande contre le peuple. Contre le Parti. Malgré ces précautions, il n'est pas rare que des blindés se positionnent aux abords de notre lieu de concert, comme si le Pouvoir redoutait, une émeute ou une révolution.

Nous nous sommes mis à dos l’Église également, par mon projet annexe qui dénonce la manipulation par les doctrines, y compris religieuses. Piotr a peur pour moi et ne cesse de me dire qu'un jour je me ferai descendre à l'entrée ou la sortie d'un concert. Sa peur le pousse à me trahir certainement en pensant me protéger. Il donne les renseignements aux agents de la force publique. Un certain soir de novembre, je vais avoir bientôt 19 ans, nous tombons dans un véritable traquenard et sommes arrêtés à la fin du concert.

Les autres membres seront relâchés une semaine après, le temps pour leurs familles de réunir la somme demandée pour les "frais d'écrou".

Je passe un an derrière les barreaux, transféré à la prison de Gdansk. Mes frais étaient plus élevés et ma famille a refusé de payer, espérant me donner une leçon. La leçon portera ses fruits à plus d'un titre. Je coupe le contact avec eux.

La Justice, si on peut dire, veut faire un exemple avec le fils d'aristocrate, issu d'une longue lignée d'exploiteurs du peuple. L'inexpérience que j'ai de la communication, c'est un pléonasme colossal, a offert cette opportunité à mes détracteurs soit la majorité de la population en dessous de 25 ans en Pologne: la satisfaction de me voir incarcéré. En plus j'ai été interné à quinze ans, à la demande de ma famille, pour agression sous emprise de drogue. Un dossier qui pèse déjà lourd à dix-huit ans.

Pour ma famille je suis  victime de la perversion de cette musique que je me suis mis à écouter, puis à jouer à quatorze ans et de mes fréquentations. Les membres de Zagiel et ma sœur, sont les seuls avec mes mentors de Cracovie à me rendre visite ou m'écrire. Carol, m'annonce lors de sa dernière visite, que Piotr s'est tiré une balle dans la tête avec mon pistolet d'ordonnance. Il a laissé une lettre qui ne m'apprend rien sur sa trahison que je connais déjà, mais beaucoup sur ses sentiments à mon égard.

Les trois mois qui restent avant la fin de ma peine sont marqués par une spirale infernale ou je m'inflige et me laisse infliger tout ce qui peut advenir dans une prison d'hommes. Je ne ressens rien. Ce corps ne m'appartient plus. J'attends de crever en prison et il me reste peu de temps pour y parvenir donc je mets les bouchées doubles. Les gars de Zagiel s'alarment que je refuse les parloirs, ma sœur et mes professeurs que je ne réponde plus à leur courrier.

Lors de ma levée d'écrou, je suis trop faible pour me présenter devant la commission. Je suis représenté par un officier judiciaire nommé par la prison. Je suis transféré en ambulance à l'Hôpital de la ville. Je suis toxicomane, alcoolique, atteint d'une anémie extrême, de plusieurs MST et d'un début de tuberculose. Je pèse 58 kilos pour mes presque deux mètres. Ma sœur fond en larmes en me voyant sur mon lit. Je n'ai plus la force de répondre à ses suppliques. Je me laisse glisser...

Tout est noir et silencieux. Je me souviens de quelques notes. Les solis de Carol sur sa guitare. C'est comme une source qui jaillit des ténèbres. Ces notes sont à nous. Ensemble nous les avons arrangées, travaillées. La musique, ce qui coule dans mes veines. Je ne parle pas. Carol le fait pour deux. Il est dans une autre groupe mais il continue de répéter avec Zagiel, une fois par semaine. Ils vont venir me voir.

Mes professeurs, avec l'aide de ma sœur et de mon petit frère, ont réuni une somme pour m'envoyer en convalescence dans une clinique en Allemagne. J'y rencontre Gunther, un musicien qui est en cure de sevrage alcoolique. Nous sympathisons au delà des mots. La musique. Il me parle Power Metal. Je ne sais même pas ce que c'est. Il me file un gros pavé écrit par un anglais et qui se nomme le Seigneur des Anneaux.  Je le lis en une semaine et Gunt me traite de menteur et de petit con. Il me file quand même le Silmarrilion et tout le reste.

S'en suit un jeu de quizz sur la saga, les personnages. Je ne suis défait que sur trois questions, ce qui prouve à Gunt que j'ai bien lu ses bouquins mais que j'ai aussi une mémoire assez dingue .Il a des visites lui aussi, des membres de son groupe.  Il finit par quitter la clinique, totalement retapé et me rends visite chaque semaine. On écrit quelques trucs ensemble A ma sortie je suis invité chez lui et nous travaillons ensemble ou séparément. Je paie un loyer convenu et dérisoire.

Je baigne dans un univers musical riche et différent. C'est comme un voyage, une odyssée. Gunt est un barde et je suis son apprenti. Zagiel me relance pour que je rentre. J'ai environ trente compositions nouvelles à leur proposer. Mais cela n'a plus rien à voir avec le blasphème, la provocation d'antan.  Vont-ils adhérer à mes nouvelles inspirations ?

Un an de taule ne m'a pas vraiment calmé, mais j'ai eu le temps de réfléchir à ce qu'est la provocation la plus utile.  Avant la mort de Piotr, j'ai aussi poursuivi mes recherches derrière les barreaux. Les prisons sont de véritables incubateurs d'idées, les pires comme les meilleures. Sans le vouloir, je suis également devenu une sorte d'icône de la rébellion  aux yeux d'une jeunesse sans espoir autre que vivre dans un État totalitaire imposant une pensée unique. Ma libération a donné un coup de pub au groupe qui trouve sans peine le financement pour un premier album.

Encensé par la presse spécialisée étrangère, il retombe cependant rapidement dans l'oubli, sa promotion et sa diffusion ayant été étouffées par les tracasseries administratives et juridiques imposées par l’État pour museler l'expression artistique dissidente. Cette censure qui ne dit pas son nom, loin de me décourager, m'a galvanisé et j'aborde le projet du second album sous un autre angle en y incorporant des mouvements symphoniques.

Pour cela me voici de retour aux sources. A Cracovie. J'ai déposé une demande de session avec l’orchestre symphonique


©️️ Billy Lighter

Revenir en haut Aller en bas
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Lun 28 Mai - 20:59






FIFTH IMPACT





Cracovie - 1967 -

Le Fou et la Ballerine




"Dans le véritable amour, il n'est rien de raisonné. Toute manœuvre, tout calcul visant à s'approcher de l'être supposé aimé, ou pire, à se l'approprier, à le conquérir n'est pas amour. C'est ce qu'on appelle Guerre. Elle prend un visage de passion ou de dévotion mais n'est qu'une forme de violence faite à l'autre. L'amour n'est pas une appropriation obsessionnelle, c'est l'effacement et l'oubli de soi au bénéfice de l'autre, même et surtout, s'il l'ignore."

Je pose mon stylo et referme ce carnet tout déglingué où je jette mes notes pêle-mêle depuis des années. Bien sûr, il y a eu plusieurs carnets. J'ai arrêté de compter après le trentième. Au début, quand je l'entame, il est bien droit, ses pages bien alignées, puis au fil des jours et semaines, il devient plus accidenté, bosselé, déchiré désaligné, un peu comme le chaos émotionnel que je lui confie.

Ce soir, je sais que rien ne pourra me faire trouver le sommeil.

Ce matin Zagiel avait une session avec l'orchestre symphonique de l'Opéra de Cracovie. Ma ville natale m'offrait une demi journée en tête à tête avec la dimension insoupçonnée de ma musique. J'avais bossé durant des mois les arrangements de certains passages, les transposant pour divers instruments. C'était un exercice périlleux pour un néophyte tel que moi. Le chef d'orchestre de l'Opéra m'avait laissé peu d'espoir quand à la probabilité d'enregistrer des pistes dès la première session. Nous n'avions eu cette plage qu'à la faveur du désistement d'un chef d'orchestre autrichien grippé qui devait mener pour dix représentations de Giselle avec le Ballet de Saint Petersbourg. Avant d'en avoir une autre, nous devrions patienter des semaines, et l'enregistrement prendrait des mois.

J'étais résigné mais pourtant tellement ému et impressionné, conscient du privilège que j'avais à assister à une exécution de mes compositions par un tel orchestre, des professionnels virtuoses. Nerveux et tendu à l'extrême je passais le temps entre l'espèce d'aquarium surplombant qui nous permettais d'avoir une vue sur la salle dans laquelle jouait l'orchestre et la terrasse ouverte sur laquelle j'allais griller cigarette sur cigarette. Un énorme studio d'enregistrements truffés de micros multidirectionnels, uni directionnels, de réducteurs de souffle, de tout un tas de choses que nous ne connaissions qu'en rêve et pourtant un orchestre sans une once d'électricité dans ses notes.

L'ingénieur du son envoyé par notre maison de disques, lui-même était ému. Quant à moi devant cette débauche de majesté et d'instruments qui me semblaient tous plus imposants les un que les autres, j'étais totalement tétanisé, mort de peur d'être recalé, renvoyé à la médiocrité et à l'amateurisme, méprisé, rejeté.

Relevant le col de mon manteau, je déambulais avec deux membres de Zagiel dans les couloirs de l'Opéra. Tandis que je  répondais à notre producteur qui nous accompagnait pour fumer et prendre un café tout en se voulant rassurant, j'avais tourné la tête. Lorsque je regardai à nouveau devant moi, je heurtai de plein fouet une créature inhumaine.

Mon regard avait glissé sur ses courbes graciles, n'en manquant aucun détail. Il avait saisi l'attache délicate d'un cou, la taille si fine que mes deux mains pouvaient à coup sûr en faire le tour, la grâce de deux jambes fuselées, d'une gorge palpitante. Mais il sombra dans les yeux d'azur ourlés d'une épaisse frange de cils dorés.

La créature évoluait au milieu d'un champ de tulle qui était ses compagnes de danse. Son bustier soyeux contre ma veste de clown dompteur de cirque. Mais c'était son regard qui avait transpercé mon cœur, s'y accrochait encore alors que nos proches nous entraînaient vers nos obligations respectives. Nous restâmes accrochés encore, à l'autre, par ce fil ténu et pourtant bouleversant qui se rompit à l'angle d'un couloir.

Je savais que ma vie n'aurait de sens qu'éclairée par la sienne.



©️️ Billy Lighter

Revenir en haut Aller en bas
avatar
Invité
Invité



MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   Sam 16 Juin - 17:51






SIXTH IMPACT





Varsovie - Automne 1967 -

Le Fou et la Ballerine ~ part two




"J'ai aimé trop une seule femme pour pouvoir en aimer trop et trop peu."

Je renonce à tout pour avoir l'indispensable à ma vie. Je suis déshérité par mes grands parents paternels au profit de mes frères et sœurs, cousins. Car nos lois permettent de léguer aux enfants et aux petits enfants des biens indépendants. Mes parents quant à eux, observent un douloureuse neutralité mais ne me désavouent pas. Ils ne défendent pas non plus mes choix et mon droit à refuser de devenir officier de cavalerie. Irina sourit doucement quand mon grand père me fustige et se dit déshonoré que je tourne le dos à ma Patrie, à la Cavalerie et à l'Armée. Elle se lève dignement de la chaise à capitons sur laquelle mes grands parents l'ont invité à s'asseoir. Elle prend la parole avec son adorable accent et leur dit en souriant:

- Si vous imaginiez Jaroslaw commandant une compagnie de blindés, c'est que vous le connaissez bien mal ! Pensez-vous que sa sensibilité doive être gâchée à diriger des engins à chenilles lourds comme des maisons ? Voyez-vous une quelconque mélodie dans le bruit que font ces engins ? Où se cache dans ces monstrueuses machines de guerre la poésie, la grâce, la beauté et l'amour dont vibre celui que vous dites aimer ?  Jamais il n'aurait supporté cette vie. Il aurait préféré mourir.

Je me tiens debout, encore derrière la chaise qu'elle occupait, les yeux baissés sur le tapis persan qui couvre le parquet. Rouge de confusion, terriblement intimidé par la femme que j'aime à la folie et qui tient tête à ce Colonel qui se tient devant moi en uniforme, avec sa badine de cavalier à laquelle j'ai parfois goûté quand je devenais trop turbulent. Mon grand père, qui terrorise ses deux fils et a formaté sa femme à la soumission. Je lui ai toujours tenu tête, je n'ai jamais plié malgré les coups. Mais j'ai toujours excellé dans les domaines que j'avais choisis, pour qu'enfin il soit fier de moi et que mon père s'autorise également à l'être par le fait. Pour qu'ils m'aiment.

En vain. Je n'ai jamais récolté que mépris et dédain. Rien ne valait en dehors de la Patrie, de l'Armée et de la Cavalerie. Je suis cet être étonnamment grand alors que mon père est de taille moyenne, je suis le seul à ne pas arborer une chevelure de blé. Ma sœur et mon frère sont blonds. Ma crinière à moi est de cette étrange couleur châtain avec des reflets d'acajou flamboyant. Je porte le cheveu très long selon la tradition des hommes dans ma famille maternelle. Je me sens plus Hongrois que Polonais. Cela met en rage ce Colonel qui me sert de grand père. J'ai hérité mon sens artistique et ma sensibilité de ma mère et de mes grands parents maternels, mon esprit rebelle vient d'ailleurs. Mais d'où ? A cette époque je l'ignore encore.

Irina a laissé repartir le Ballet de Saint Petersbourg sans son étoile. Elle est devenue la mienne. Ses parents sont déçus et le Maire de sa ville natale encore plus. Pour les punir d'avoir une fille "dissidente passée à l'ouest" le Komintern  les a déchus de leur titre de citoyens d'honneur. Ce qui, dans leur quotidien, aura pour conséquence  leur faire perdre plusieurs passes droits culturels et financiers. Irina est contente de cela. Ces faveurs l’écœuraient et faisaient honte à ses parents qui n'avaient osé les refuser de peur de nuire à sa carrière. Eux, au moins, ne nous tournent pas le dos. Même s'ils sont trop loin pour nous aider. Leur approbation leur vaut d'être mis au ban de leur monde. Je n'oublierai pas ce courage. Ils aiment assez leur fille pour accepter ses choix. Et c'est probablement ce qui la rend si forte

Elle est là, ma fière amante, du haut de sa taille de ballerine, elle défie des siècles de traditions et de pression sociales. Je l'aime. Ils sont tous là, réunis dans ce salon. Ils nous toisent. Sauf Maman qui pleure, ma sœur qui enrage et jette des regards lourds de reproche à Irina, et mon petit frère qui ne comprend rien quand mon grand père lui dit qu'il est désormais le seul espoir de la branche aînée. Mon père, où du moins celui qu'on m'a toujours donné pour père, ferme les yeux et secoue la tête tristement. Il ne regarde pas avec haine. Il a l'air désolé, comme s'il avait échoué à quelque chose. Mais il ne me défendra pas contre sa famille.

- Mais il va vivre ! Parce qu'il a le courage de refuser de n'être que votre pantin. Il a la musique. Il m'a moi.


Elle les nargue en posant sa main sur son ventre et en levant fièrement le menton.

- Il a notre enfant que je porte !


- Sale putain !

La badine s'est levée pour frapper. Pour la frapper ! Mais j'arrête le bras de mon grand père et le repousse. Puis je me tourne vers elle... Un cri retentit pour m’avertir. Ma mère. Trop tard. Je sens la morsure de l'aller-retour dans mon dos. Plusieurs fois. Je ne me retourne pas tandis qu'il s'acharne. Je pousse Irina vers la porte. Ma mère s'interpose et je l'entends crier. Mon grand père la traite à son tour de putain. Tu es la première des putains ! Avec ton bâtard ! Tu nous as tous bernés ! Et voilà comment il nous remercie !

J'ai honte. Je ne pensais pas que de tels mots pouvaient franchir les lèvres d'un homme comme mon grand père. J'ai mal pour ma mère. Je voudrais la protéger, mais je sais qu'elle ne quittera pas mon père. Elle l'aime. J'entends crier ma petite sœur. Mon père enfin décide de réagir pour protéger Nikkie.

Nous partons, nous quittons ce foyer ... Qui ne m'a jamais vraiment accepté. Qui n'a jamais été vraiment le mien. Ma famille, je la tiens contre moi tandis que nous sortons. Des passants me regardent interloqués. Un agent de police nous interpelle et me demande si je vais bien. Nous sommes sur un des plus grands boulevards de Varsovie. C'est alors qu'Irina, retire sa main de mon dos et voit le sang qui poisse ma chemise. Elle éclate en sanglots.

L'agent insiste pour nous conduire à l'hôpital et prend la déposition du médecin qui me soigne. Il m'annonce que je garderai des cicatrices. La déposition du policier sera classée sans suite. Mon grand père a des relations bien placées. De loin, je veillerai sur ma mère, ma sœur et mon frère. Mais je ne veux plus rien avoir à faire avec cet homme, ni avec mon père.





©️️ Billy Lighter

Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)   

Revenir en haut Aller en bas
 

Crazy little thing called love (solo ft a lot of ghosts)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» crazy little thing called love ☆ (ft. Sloan)
» Crazy little thing called love - Flynn & Willa
» Crazy little thing, Crazy stupid Love . (Carter/June)
» Absolarion Love.
» Love me now or hate me forever!

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 :: Hors-jeu :: Archives :: Sujets archivés-